Pierre Nkurunziza jouera-t-il au foot cet après-midi ? Pour le président du Burundi, 51 ans, c’est apparemment une question essentielle. Sa passion pour le ballon rond est connue de tous et il semblerait que l’homme fort de ce petit pays d’Afrique des Grands Lacs ne déroge jamais à sa pratique quotidienne. Même quand les forces de police tirent à balles réelles sur les manifestants qui défilent depuis un mois à Bujumbura, la capitale, pour s’opposer à son intention de briguer un troisième mandat jugé «inconstitutionnel». Et même lorsque ses pairs le convient à un sommet régional sur la crise qui affecte son pays.

Dimanche, Pierre Nkurunziza a ainsi boudé la réunion organisée sur le Burundi, à Dar es-Salaam en Tanzanie. Peu pressé en réalité d’aller écouter les inquiétudes des Etats voisins et diplomates occidentaux, dont les pays ont déjà désavoué son forcing électoral en lui coupant les fonds. Le sommet a d’ailleurs demandé un report des élections – les législatives du 5 juin et la présidentielle du 26 juin – au Burundi. Peu importe ! Pierre Nkurunziza a lancé sur Facebook une campagne de financement pour ces scrutins, et reste imperturbable.

Qu’il semble lointain le temps où cet ancien chef rebelle était surnommé «umuhuza» – «le rassembleur» – pour avoir su apaiser les tensions et clivages internes au sein de son mouvement de lutte armée ! «On l’a souvent sous-estimé. Quand il vous reçoit, il prend des notes dans un petit carnet sans rien dire», affirme un écrivain burundais, qui dresse un parallèle entre son style de jeu au football et sa tactique politique : «Pendant toute une partie du match, il semble passif, absent. Puis, tout d’un coup, il se saisit de la balle et tire au but avec une force incroyable !» Après une matinée de travail, Nkurunziza joue d’habitude comme avant-centre au sein de son équipe : le Hallelujah FC. Un nom bien choisi pour ce pasteur évangéliste, membre de la congrégation des «born again», et qui pense être devenu chef d’Etat en 2005 «par la volonté de Dieu», selon son porte-parole préféré, Willy Niamitwe.

Evangéliste. Si le foot est sa passion, la religion est bien plus qu’une pratique chez ce «personnage étrange qui passe beaucoup de temps à écouter le Seigneur», selon un jugement attribué à Louis Michel, ancien ministre belge des Affaires étrangères.

Né dans une famille aisée, puis devenu prof de gym à l’université, Nkurunziza a vu Dieu dans le maquis après avoir rejoint la rébellion lors de la guerre civile qui démarre en 1993. Gravement blessé à la jambe, il survit miraculeusement et aurait alors deviné son destin hors du commun. Sa femme, Denise, rencontrée peu avant qu’il ne plonge dans la clandestinité en 1995, est elle aussi pasteure évangéliste et dirige une fondation caritative, Buntu, accusée parfois de bénéficier de la générosité d’entreprises internationales soucieuses de cadenasser certains contrats miniers dans le pays.

Appétits. Car l’élu de Dieu semble avoir pris goût aux plaisirs terrestres et fait l’objet d’accusations récurrentes de corruption. A sa décharge, il s’est trouvé contraint de satisfaire de nombreux appétits au lendemain de son arrivée au pouvoir en 2005. A commencer par celui de tous ceux qui ont sacrifié leur jeunesse dans le maquis. Le CNDD-FDD, le mouvement dont il a réussi rapidement à prendre (et garder) la tête, au prix de quelques trahisons, a été l’un des derniers mouvements de la rébellion à rendre les armes en 2003. Soit trois ans après les accords de paix d’Arusha en 2000, qui limitent justement à deux les mandats présidentiels. Et organisent les bases de la réconciliation, notamment avec une politique de quotas ethniques entre la majorité hutue (85% de la population) et la minorité tutsie.

Une page tragique semblait alors se tourner : celle ouverte par l’assassinat en 1993 du premier président hutu démocratiquement élu, Melchior Ndadaye, inaugurant la longue guerre civile qui fera 300 000 morts. Or, en s’obstinant à briguer un troisième mandat, Nkurunziza remet en cause le fragile consensus incarné par ces accords d’Arusha. Aujourd’hui, il affirme que son premier mandat ne compte pas puisqu’il avait été la première fois élu par le seul Parlement. Mais, c’est vite oublier qu’un an auparavant, en mars 2014, il avait déjà tenté en vain de modifier la Constitution pour pouvoir se représenter. Plus inquiétant encore, le régime semble vouloir réactiver les divisions ethniques, pourtant apaisées ces dernières années.

Si le Président s’exprime peu, ses faucons multiplient les insinuations pour assimiler les manifestations à une fronde identifiée aux Tutsis. Pour l’instant, la sauce ne prend pas. Et pour cause : dix ans de pouvoir ont sapé la popularité du Président, surtout en ville. Malgré certaines mesures sociales généreuses (gratuité des soins pour les enfants de moins de 5 ans, construction d’écoles…), le pays s’est appauvri et une jeunesse sans horizon, hutue comme tutsie, observe depuis trop longtemps l’enrichissement ostentatoire d’un petit cercle au cœur du pouvoir, parfois accusé de trafic de drogue (un dignitaire du régime a été arrêté en avril 2014 en Belgique en connexion avec une livraison de 500 kg d’héroïne). Un petit cercle qui semble prêt à tout pour conserver ses privilèges ou ne pas être poursuivi plus tard par la justice.

«Maquis». Depuis un an, Human Rights Watch et Amnesty International tirent souvent la sonnette d’alarme sur les dérives du régime, évoquant meurtres, intimidations et «une répression orchestrée» de la liberté d’expression. En janvier, c’est le bureau local des Nations unies qui s’inquiétait officieusement des distributions d’armes et d’uniformes aux miliciens du parti au pouvoir, les fameux Imbonerakure (les visionnaires), le mouvement de jeunesse du parti présidentiel, devenu le bras armé du régime. Nombreux sont les opposants, journalistes ou membres de la société civile, qui vivent désormais cachés. Par crainte d’être assassinés, comme ce fut le cas, le 23 mai de Zedi Feruzi, leader d’un petit parti d’opposition, tué par balles alors qu’il rentrait chez lui. Dix jours auparavant, un quarteron d’officiers avait bien tenté, de court-circuiter le Président en son absence à un précédent sommet régional sur le Burundi. Avant d’échouer en moins de quarante-huit heures. Depuis, Pierre Nkurunziza a repris les affaires en main, limogeant trois ministres et assimilant les manifestants à des «putschistes». La peur s’accroît même au sein de son parti, où certains ne partagent pas sa stratégie jusqu’au-boutiste. A peine limogé, le ministre de la Défense s’est réfugié en Belgique. Et la vice-présidente de la commission électorale vient de franchir la frontière du Rwanda voisin, où elle a retrouvé le vice-président du Conseil constitutionnel, qui avait refusé de valider «sous pression» la candidature présidentielle.

«Nkuruniziza est un guerrier, un homme du maquis qui ne cède rien tant qu’il pense contrôler son territoire. Or, le CNDD-FDD reste le seul parti à avoir une réelle assise nationale. Et dans certaines campagnes, les menaces des Imbonerakure et le paternalisme du président fonctionnent en sa faveur», analyse David Gakunzi, un intellectuel burundais installé à Paris, qui rappelle aussi combien Nkurunziza a été marqué par l’assassinat d e son père, en 1972 lors des massacres visant l’élite hutue. 1972, 1993 et 2015 ? Le Burundi est-il condamné à sombrer tous les vingt ans ? «Les diplomates se trompent quand ils essayent de lui faire entendre raison, estime un opposant en exil. Pierre Nkurunziza ne comprend que le rapport de force.» En attendant, le match continue, à balles réelles.