Pour son dernier jour de campagne, samedi, Pierre Nkurunziza a choisi d’assister à un match de football, dans le stade construit dans son village natal de Buye, au nord du pays. Devant un millier de spectateurs, le président burundais, en tenue de sport et coiffé d’une casquette à l’emblème de son parti, a remis la coupe à l’équipe vainqueure. Le chef de l’Etat apparaît tranquille. La foule, qu’il lui sait acquise dans cette région, est enthousiasmée par l’événement sportif.

Dans les collines, le temps s’étire au rythme des saisons, des récoltes, et des offices religieux. A l’exception de quelques récents affrontements qui ont opposé l’armée burundaise à de présumés groupes rebelles, au nord-est du pays, les campagnes ont été relativement peu touchées par la crise initiée fin avril, à l’annonce de la candidature du président burundais à un troisième mandat. Mais au Burundi, l’histoire a montré qu’une étincelle peut enflammer tout le territoire. «J’ai peur, dit Cesaria Nizigiyimana, une cultivatrice, à la sortie de l’église de Busiga, un village situé à une quinzaine de kilomètres de Buye, dans la province de Ngozi. Si les gens se battent dans la capitale, cela peut s’étendre jusqu’ici.» Les esprits sont encore marqués par la guerre civile qui dura plus de dix ans et fit 300 000 morts. Et depuis que les radios indépendantes ont été réduites au silence, la rumeur a pris le pas sur l’information dans les zones rurales.

«Gouverner jusqu’au retour de Jésus Christ»

Le long des routes de terre rouge, entre le vert des bananiers et des avocatiers, apparaît de temps en temps l’emblème du parti présidentiel, le Conseil national pour la défense de la démocratie-Forces pour la défense de la démocratie (CNDD-FDD), ancien mouvement rebelle hutu : un aigle, une machette, un plant de manioc. Dans sa région natale, le chef de l’Etat jouit encore d’une authentique popularité. «Il a amené la paix et le développement, pense François Nahimana, un cultivateur de Busiga, père de sept enfants. Désormais, les femmes peuvent accoucher gratuitement, des écoles ont été construites…»

La gratuité des soins de santé pour les femmes enceintes et les enfants en bas âge, ou de l’enseignement primaire, a contribué à la notoriété du parti au pouvoir… Mais la pauvreté reste généralisée dans les zones rurales de ce petit pays enclavé de l’Afrique des Grands Lacs. «La première fois, le Président a été choisi par les députés. Nous, le peuple, ne l’avons élu qu’une fois, assène Pascazi Akizimana, une paysanne qui a bien retenu la leçon de politique dispensée jusque dans les villages les plus reculés par les représentants du CNDD-FDD. Nous voulons qu’il puisse gouverner jusqu’au retour de Jésus Christ.»

Harcèlement de l’opposition

«Le CNDD-FDD jouit de moyens financiers assez importants. Il peut se permettre de distribuer des tee-shirts, des stylos… Pour les paysans, c’est quelque chose qui a de la valeur, dit Christine Deslaurier, historienne à l’Institut de recherche pour le développement, rattachée à l’Institut des mondes africains (IMAF). Il a aussi mis en place une politique clientéliste qui a pris une ampleur inégalée. Pour un poste de fonctionnaire, ou le moindre petit emploi dans les campagnes, mieux vaut montrer sa fidélité au parti.»

Emettre une opinion divergente est risqué. «Une quinzaine d’hommes ont fait irruption chez moi pendant la nuit et ils m’ont battu», témoigne Musa Ntamagendero, 80 ans, rencontré dans un village situé à la frontière rwando-burundaise. Tête enveloppée d’un bandage sale, phalange amputée, le vieil homme porte encore les affreux stigmates de cette intrusion nocturne. «Ils m’ont roué de coups avec des bâtons et une machette», raconte Musa Ntamagendero qui ne cache pas son appartenance à un parti d’opposition. «Mes agresseurs sont des Imbonerakure, les jeunes du parti au pouvoir, affirme-t-il. Tout le monde les connaît, mais les gens les craignent et la police les protège.» Certains groupes d’Imbonerakure, entièrement dévoués à la cause du CNDD-FDD, ont été qualifiés de «miliciens» par les Nations unies, qui ont aussi dénoncé leur possible armement secret. Selon les responsables des partis d’opposition, ils seraient responsables d’un harcèlement constant de leurs membres, avec l’aval des autorités.

«Mensonges !, rétorque Constantin Niyonzima, le président du parti au pouvoir dans la province de Ngozi. Il n’y a ni intimidations, ni insécurité. Si des gens ont été maltraités par des voyous, il faut qu’ils portent plainte, au lieu d’accuser les Imbonerakure.» Le débat est clos.

«Parodie»

Depuis l’arrivée au pouvoir de Pierre Nkurunziza, en 2005, le Burundi a connu, jusqu’il y a peu, une période de stabilité. Mais le président ne tolère pas les voix dissidentes. «Ces intimidations ne sont pas neuves, elles ont commencé bien avant la campagne électorale», dit Thierry Vircoulon, chercheur à l’International Crisis Group. Dès le premier mandat de Pierre Nkurunziza, des militants de l’opposition ont été malmenés, victimes d’emprisonnements abusifs voire d’exécutions sommaires. «Mais, depuis deux ou trois ans, les Imbonerakure sont montés en puissance à l’intérieur du pays, pense le chercheur. Ils répriment les opposants, imposent un système de taxation obligatoire… Ils ont la main libre, puisqu’ils jouissent d’une impunité presque totale.»

Dénonçant une «parodie», les partis d’opposition ont boycotté les élections législatives, qui se sont tenues le 29 juin et lors desquelles le CNDD-FDD a remporté 77% des suffrages. L’ONU a estimé que celles-ci se sont déroulées «dans un environnement qui n’était pas propice à la tenue d’un scrutin libre, crédible et fédérateur» et craint que le pays soit «au bord d’une violence dévastatrice», alors que la présidentielle controversée doit se tenir ce mardi 21 juillet.

Les massacres perpétrés pendant la guerre civile pèsent lourd sur l’âme des Burundais qui ne veulent pas voir s’écrire un nouveau chapitre de cette lutte fratricide. Accusé par ses adversaires d’être prêts à laisser le pays s’embraser pour assouvir ses desseins politiques, Pierre Nkurunziza reste néanmoins perçu par bon nombre de paysans comme un garant de la paix. «Sans lui, le pays pourrait replonger dans le chaos», pense Jean-Pierre, un jeune militant du parti hégémonique. Le CNDD-FDD n’a pas ménagé ses efforts pour rester visible auprès de sa base populaire. Il n’est pas rare de voir le Président lui-même sillonner les collines à vélo, y organiser des prières, ou jouer au football. Plus de 80% de la population burundaise vit dans les zones rurales. Pierre Nkurunziza sait que c’est dans les collines que se gagne une élection.

Patricia HUON (envoyée spéciale à Bujumbura) 19 juillet 2015 à 12:22, http://www.liberation.fr/monde